"Un traumatisme est défini comme tout évènement extérieur au sujet qui a eu un effet négatif durable sur le soi et la psyché"
Francine Shapiro, psychologue américaine fondatrice de la thérapie EMDR
Il y a quelques jours, je me suis rendue au congrès international des praticiens EMDR qui se tenait à Metz ( Est de la France ). Le traitement des traumatismes de l’enfant était le thème central de ce congrès.
L’EMDR (Eye Movement Desensitization and Reprocessing ) est une thérapie popularisée en France, il y a quelques années par David Servan-Schreiber. Cette technique utilise la stimulation sensorielle via des mouvements oculaires pour traiter les souvenirs traumatiques. L’EMDR ne peut ni effacer, ni changer le passé, mais permet de le rendre moins douloureux émotionnellement. On devient alors capable d’évoquer un souvenir traumatisant sans ressentir avec autant d’intensité l’émotion ( peur, colère, tristesse ) qui s’est manifestée au moment où l’expérience a été vécue. Depuis juillet 2012, l’EMDR est une thérapie recommandée par l’Organisation Mondiale de la Santé pour le traitement du stress-post-traumatique.
Lors de ce congrès, j’ ai rencontré deux psychologues très intéressants. Le français Michel Silvestre *et sa collègue anglaise Joanne Morris -Smith*.
Rencontre avec deux pionniers des psychothérapies EMDR
-Bonjour Michel Silvestre. Vous êtes psychologue et vous travaillez essentiellement avec les enfants. Pour quels types de troubles viennent-ils consulter ?
- Je reçois beaucoup d’enfants qui ont des problèmes de comportement à la maison ou à l’école. Certains ont été victimes de violences domestiques ou d’abus sexuels. Je travaille avec les services judiciaires spécialisés qui m’envoient des enfants hébergés en foyer. Il y a des cas lourds liés à une histoire familiale compliquée, mais je vois aussi des enfants ou des adolescents qui présentent des formes d’inadaptation scolaire. Certains d’entre eux sont aussi simplement mal dans leur peau, tristes ou présentent des troubles du sommeil et de l’apprentissage.
-Quelles sont les causes des troubles du comportement ou de l’attention chez l’enfant ?
-Il y a plusieurs types de traumatismes qui peuvent être à l’origine de ces troubles. Il y a les traumatismes majeurs : les accidents, les deuils, les agressions et les violences. Mais il y aussi des traumatismes dits "mineurs", qui naissent dans la vie quotidienne. Ce sont des blessures psychologiques qui paraissent anodines mais qui affectent l’estime de soi de l’enfant. Par exemple, si l’enfant entend régulièrement qu’il n’est bon à rien, qu’il n’y arrivera jamais, qu’il est gaucher des deux mains. A force d’être répétées ces phrases impriment dans le psychisme de l’enfant la croyance irrationnelle qu’il est nul et qu’il n’arrivera à rien. Cela affecte sa confiance en lui. Il peut alors développer des troubles de l’anxiété, des cauchemars par exemple. Il faut bien comprendre qu’un commentaire négatif isolé ne va pas affecter la confiance de l’enfant. C’est la répétition de ces phrases dévalorisantes qui va poser problème et perturber l’enfant.
-En quoi dans ces cas là, l’EMDR est-elle une thérapie pertinente ?
-Les troubles du comportement sont la plupart du temps la manifestation d’évènements traumatiques qui n’ont pas été digérés. Il y a des filtres dysfonctionnels qui ont été mis en place par le trauma et qui perturbent le développement de l’enfant, comme s’il revivait indéfiniment la situation traumatisante. L’EMDR, permet de modifier ces filtres. C’est une technique intéressante, car elle va permettre non pas de changer le passé mais plutôt d’aider l’enfant à vivre avec le passé et de s’en détacher émotionnellement. On va ainsi l’aider à mobiliser de nouvelles ressources qui vont lui donner la possibilité de ne plus être prisonnier de l’évènement traumatique.
La plupart du temps on ne traite pas l’enfant seul. Une thérapie familiale est souvent appropriée. On ne s’occupe pas d’un enfant sans avoir d’abord étudié la stabilité du système familial. Si les parents sont dépassés, il est souvent nécessaire de les traiter eux aussi pour les aider à gérer leurs propres traumas, afin qu’ils puissent mieux accompagner l’enfant. J’ai reçu par exemple un jeune garçon de 8 ans qui présentait un comportement violent. Il avait perdu son père un an auparavant. Il avait des crises de colère à la maison et à l’école. Nous avons d’abord traiter le souvenir traumatique du deuil de sa mère. Il n’a fallu ensuite que quelques séances pour aider l’enfant à se libérer de sa colère. L’enfant réagit aussi souvent aux émotions de son environnement familial. Il faut comprendre que plus tôt on agit avec les enfants, plus vite on lui permet de se reconstruire. On évite alors que la souffrance s’installe et se prolonge dans sa vie d’adulte. Le traumatisme s’imprime dans l’esprit et dans le corps de l’enfant. Ces souvenirs, les font se sentir parfois perdus, angoissés, rejettés ou dévalorisés. L’EMDR permet de cicatriser les blessures de l’estime de soi.
-Cela signifie que l’EMDR est plus efficace pour soigner les troubles du comportement des enfants que les psychotropes ?
-Pour moi la réponse médicamenteuse ne doit pas être la première réponse. Parfois les psychotropes peuvent être utiles pour soulager les souffrances de l’enfant ou de l’adolescent, mais cela doit toujours être temporaire. Pour moi la première chose à faire c’est un entretien familial. Puis il faut comprendre quels filtres doivent être changé et quelles ressources on doit mobiliser pour amener l’enfant ou l’adolescent à se sentir mieux dans sa vie. L’intérêt de l’EMDR c’est aussi son efficacité. Quelques séances suffisent parfois à soulager l’enfant.
-Vous Joanne, vous utilisez l’EMDR depuis plus de 20 ans en Angleterre. Cette technique est-elle plus développée dans votre pays qu’en France ?
- Oui, il y a plus de praticiens en Angleterre, parce que notre pratique de cette technique est plus ancienne. Mais je viens régulièrement en France et dans d’autres pays en Europe pour former des collègues. L’EMDR est déjà recommandé par notre sécurité sociale pour le traitement des gros traumatismes. Pour l’instant il n’y pas suffisamment d’études sur l’efficacité de l’EMDR sur les enfants, mais les résultats que nous avons obtenu sont très encourageants . Il y a aujourd’hui de plus en plus de conférences et de publications en Europe dans ce domaine.
-Pourquoi la thérapie EMDR est-elle davantage proposée aux patients dans votre pays en comparaison à la France ?
- Je crois que cela tient à l’histoire de la France qui met l’accent davantage sur l’approche psychanalytique. En Grande-Bretagne notre approche est plutôt orientée vers les thérapies comportementalistes. Nous proposons différentes techniques. Le patient a le choix. Dans notre pays on se pose d’abord cette question : dans cette situation de souffrance psychologique quelle est la thérapie la plus appropriée ? C’est un avantage par rapport à la France où l’approche analytique est largement privilégiée. Nous n’avons pas chez nous qu’une seule corde à notre arc , nous en avons plusieurs.
- Michel, vous êtes d’accord avec cette façon de voir les choses ?
- En France, la seule discipline enseignée à la Faculté de psychologie, est basée sur l ‘approche psychanalytique. On reste enfermé encore dans la vision freudienne ou lacanienne de la psyché humaine. On est influencé par cette vision analytique, c’est presque culturel. La psychanalyse a été présentée en France comme la seule voie de traitement possible. On nous a dit qu’en dehors de cela, il n’y avait point de salut. Quand j’ai présenté mon mémoire de fin d’ études en 1978 sur la thérapie familiale, le jury m’a dit :" Tu vas revenir dans le droit chemin d’ici 5 ans". A l’époque, si on ne suivait pas les maîtres de la psychanalyse on était considéré comme déviant. En 1995, j’ai fait partie des premiers psychologues français à me former à l’EMDR. Le changement prend du temps, mais ça évolue. De nombreux praticiens se forment à de nouvelles approches. Et c’est tant mieux. Freud a dit des choses intéressantes, mais c’était au siècle dernier. Depuis, il s’est passé beaucoup de choses . Nous sommes en retard par rapport aux pays anglo-saxons. Mais de nombreux thérapeutes, pédopsychiatres et psychologues sont aujourd’hui formés à l’EMDR. La Faculté de Metz est pour l’instant la seule en France à proposer un diplôme universitaire d’EMDR. C’est une petite révolution dans notre milieu et c’est positif.
*Michel Silvestre est psychologue à Aix-en-Provence, c’est l’un des pionniers en France des thérapies familiales. Il est Vice-Président de l’association EMDR France et il utilise l’EMDR depuis 1995 avec les enfants présentant des troubles du comportement, de l’attention et de l’apprentissage ainsi que des enfants victimes de violences domestiques. Il forme aujourd’hui de nombreux praticiens à l’EMDR.
*Joanne Morris-Smith est également psychologue en Grande-Bretagne. Elle travaille avec le Great Ormond Street Hospital, un hôpital pour enfants à Londres. Elle est médecin-conseil pour la Sécurité sociale britannique ( le NHS) .C’est une formatrice accréditée par l’association EMDR -Europe. Elle forme elle aussi de nombreux praticiens en Europe à cette technique pour soigner les traumas spécifiques de l’enfant.
Liens pour aller plus loin :
Le parcours de Michel Silvestre
Un article de Joanne Morris-Smith
La liste des praticiens EMDR en France
Un livre :
Des yeux pour guérir : EMDR la thérapie pour surmonter l’angoisse, le stress et les traumatismes Francine Shapiro et Margot Silk Forrest




déc 01, 2012 @ 00:24:42
Merci, Sandra pour cet article qui explique bien cette démarche thérapeutique.
Je connais L’EMDR, j’en ai fait quelques séances et je la crois très efficace, surtout chez les enfants.
Et il est vrai que la France est particulièrement fermée à toutes les approches moins traditionnelles, surtout aux thérapies comportementales, si populaires, notamment aux USA. Mais les esprits s’ouvrent et cela me réjouit.
déc 01, 2012 @ 07:17:00
Tout à fait Elisabeth ! il est temps !
déc 01, 2012 @ 23:19:20
Oui, Sandra il est grand temps. Et moi aussi je suis ravie de cette synchronicité entre nos blogs.
déc 03, 2012 @ 00:00:16
J’ai mon avis sur la question, mais pas tellement envie de m’y étendre. Juste envie de dire que cet article est utile.
Merci !
déc 03, 2012 @ 08:54:51
Merci à toi de ton commentaire cher sébastien !
déc 03, 2012 @ 21:22:17
Bonjour, juste pour signaler une faute d’orthographe "La Faculté de Metz est pour l’instant la seule en France a "proposé" un diplôme universitaire d’EMDR."
c’est je pense, a proposer.
Sinon l’article est très intéressant
déc 03, 2012 @ 22:06:31
merci de votre remarque très judicieuse , la faute sera corrigée dans la foulée et merci de votre intérêt !
déc 04, 2012 @ 16:09:25
Oui l’EMDR est une technique thérapeutique vraiment incroyable. Ce qui m’a le plus étonné quand je l’ai suivi c’est la rapidité avec laquelle la charge émotionnelle du traumatisme s’estompait. Comme si mon inconscient reprogrammait de nouveaux souvenirs plus positifs et surtout aussi réels que la réalité. C’est vraiment une plongée au coeur de l’inconscient du corps et de ses ressources d’autoguérison infinies.
déc 04, 2012 @ 17:27:49
merci de ton témoignage ! je partage aussi ton enthousiasme pour cette technique , si efficace !